De l'enquête socio-théâtrale à la soirée pyjama

par Pauline Murris et Adriana Breviglieri
Que se cache-t-il derrière la figure éculée de la vieille fille acariâtre, la folle à chat ivre de solitude, la beauté flétrie hantée par le souvenir de sa splendeur passée ? Pourquoi la “vieille fille” fait-elle encore office de figure repoussoir dans l’imaginaire collectif ? Pourquoi nous fait-elle sourire autant qu’elle nous effraie ?
S’intéresser aux figures de “vieilles filles”, c’est aller chercher du côté de l’envers de la norme conjugale, du côté des outsiders du couple (le plus souvent hétérosexuel) et de la parentalité.
Aujourd’hui, en France, le célibat “longue durée” est une expérience partagée par un nombre croissant de personnes. Pour autant, la vie à deux et l’aspiration à la parentalité demeurent le modèle hégémonique et le plus valorisé socialement. Les politiques publiques renforcent cette tendance en légitimant l’ordre matrimonial et en fragilisant celles et ceux qui échappent à l’ordre conjugal et familial. Du point de vue de l’imaginaire, la mise en couple est au cœur des productions culturelles occidentales, notamment depuis le 19ème siècle, et les représentations autour du célibat longue durée, sans enfants, relèvent de la caricature, du grotesque, renforçant injonctions et stigmatisation.
On a eu besoin d’aller explorer comment les expériences vécues de ces “vieilles filles” venaient mettre le feu aux idées reçues, clichés, fantasmes qui leur collent à la peau. On a eu envie d’aller voir quelles singularités, quelles expériences subjectives, quels récits de vie concrets se cachaient derrière les figures de “vieilles filles”. Quelles accusations larvées derrière l’insulte “vieille fille” ? Et les “vieux garçons”, même combat ?
Nous manquons cruellement d’un imaginaire valorisant, riche et inspirant, émancipé des incontournables que sont la mise en couple et la parentalité. Comment se re-saisir de la “vieille fille”, figure hautement fantasque et théâtrale, pour la dépoussiérer, la sublimer, la glamouriser ? Comment lui rendre sa dignité, son éclat, son courage, son caractère subversif ?
Dans un premier temps, nous souhaitons donc enquêter, confronter cette figure de “vieille fille” à la réalité. Chercher à rencontrer des outsiders du couple et de la parentalité, dans leur pluralité, leur exceptionnalité, mais aussi leur banalité. Comprendre comment le célibat longue durée est vécu concrètement par les personnes rencontrées, comme cette figure de la “vieille fille” résonne pour elles, et comment imaginer ensemble de nouvelles figures romanesques, émancipées de la norme conjugale et parentale.
Notre enquête sera qualitative, non représentative, et totalement subjective.
Nous avons l’habitude de provoquer la rencontre et de récolter des récits intimes avec des outils fictionnels, qui aident à libérer la parole, amener un décalage, stimuler l’imaginaire. Ce que nous ferons. Mais nous souhaitons aussi prendre appui sur les enquêtes quantitatives et qualitatives déjà menées sur le “célibat longue durée” par des sociologues, pour donner à voir le contexte historico-socio-politique dans lequel notre enquête s’inscrit. La démarche sociologique nous intéresse aussi pour ses outils méthodologiques et des différentes étapes de l’enquête de terrain. Aller puiser dans celle-ci la rigueur scientifique, l’exigence à visibiliser les angles morts, la capacité à dé-zoomer, contextualiser et politiser des entretiens. A différentes étapes de notre projet, nous aimerions donc avoir le retour d’un.e sociologue qui s’intéresse au célibat (notamment sur notre protocole d’entretien, et sur la matière récoltée).
Dans un second temps, nous travaillerons à la restitution de notre enquête, de manière à partager nos trouvailles à un maximum de personnes. Le format choisi sera celui d’un spectacle tout terrain, sous forme de soirée pyjama. Au cours de celle-ci, nous ferons donc le récit de notre enquête, nous convoquerons un nouvel imaginaire, celui de “vieilles filles en feu”, et nous tenterons d’ouvrir des espaces de réflexion-discussion collectives.
Image tirée du film Gloria, de J. Cassavetes, mettant en scène une « vieille fille » qu’on adore !